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• Vous ne connaissez pas le jeu de la mourra ?

Lors de l’une de nos démonstrations, prenez le temps d’observer quelques instants les joueurs attablés devant vous, laissez vous gagner par la ferveur ambiante et apprenez un des plus vieux jeux de l’ histoire. Car à l’instar du village gaulois d’Astérix quelques nids d’aigle perchés autour du sommet des Quatre Cantons résistent. Ils résistent afin que cette tradition ne sombre dans l’oubli et dans l’abîme de notre société toujours plus  » intelligente « .

La mourra et le PC sont incompatibles ? Les jeunes qui ont repris le flambeau des anciens sont là pour prouver le contraire ! Et ce site en est la plus belle preuve… Pour vous, le curieux en quête de savoir vous ne pouvez passer devant ce monument culturel invisible sans vous y arrêter.

 » Alouro escoutas braves gens e sentes lou bousin de la traditioun que s’en puo ! «   

Des hommes sont assis inconfortablement autour d’une table. Simultanément, deux regards se croisent dans une concentration des plus aiguisée. Face à face, deux mains à la fois agiles et puissantes viennent frapper violemment la table. Le rythme est saccadé, les doigts s’ouvrent et se ferment dictant leur loi, indiquant l’habitude des chiffres, celle de compter. A ce bruit sourd et rapide du coup porté, une musique lancinante trame l’action du premier plan. Ce fond sonore, c’est celui qui souffle du cœur et qui en patois énonce les chiffres de 0 à 10. Si d’aventure vous vous trouvez à Ilonse, Pierlas ou Thiery dans l’arrière pays niçois, il vous sera donné d’assister à ce spectacle haut en couleur. Votre étonnement de spectateur novice n’aura d’égale que la passion qui anime les joueurs et qui emplit l’atmosphère. Me remémorant ces cris, ces ambiances, cette joie festive et conviviale, il m’a toujours été agréable de me laisser transporter, enfant, (comme spectateur) dans ce tumulte et ce flot de bruit organisés. Il m’était donné de faire partie, d’être du nombre de ces  » gaillards  » fiers et expressifs. Revient à ma mémoire, de même, l’histoire de ces bûcherons italiens dépensant sans compter leur soirée à jouer à la mourra. Ces souvenirs ont toujours traversé de manière insidieuse ma mémoire. A la fois fasciné, impressionné et amusé ; ce jeu a toujours laissé en moi la trace d’une conquête inassouvie : celle de savoir jouer, celle de comprendre cette ferveur, ces nombres énoncés, ces mains refermées.  

 

La Mourra ?

- Ecouter des heures durant cette musique lancinante, écouter les cris saccadés des joueurs suivre les doigts jaillissant comme des lames des poings éduqués au travail.  

- Observer la tête orgueilleuse du gagnant se lever et faire le tour de l’assistance pour accueillir les applaudissements muets des yeux bridés d’ironie.

- Apercevoir les doigts, sales de fatigue, retourner aux points ou aux poings et, oublieux des règles, frapper le visage de l’adversaire qui a triché un peu trop.

- Entendre les chaînes de jurements qui lient Dieu le père et le fils dans une même familiarité.

Si le spectateur novice avait vu cela, si le plus aisé détracteur l’avait entendu; ils sauraient que dans la mourra il n’y a pas de hasard, mais que seule l’intelligence vive de celui qui, ayant étudié l’adversaire, le mène par le bout des doigts.

 

Dai temp que Berto... filavo

Autrefois, là haut dans nos montagnes et dans tout le Comté de Nice, de la Promenade des Anglais au sommet des Quatre Cantons, du recoin le plus sombre de « charriero » à la plus lumineuse des places, la mourra résonnait. Tout en gardant leur troupeau, les « pastres » décidaient qui devait aller tourner les brebis égarées :« I’a las fios que tracouolon aila, ch’anar li virar, vai, la fen en tres pounchs, aqui sus aquello lauso ». Le perdant s’exécutait. Au four communal, en surveillant la chaleureuse cuisson du pain, la mourra faisait fuir l’impatience. Sur le terrain de boules, la mourra décidait du lancer du bouchin . A la veillée, au coin du feu, le grand-père initiait silencieusement le petit-fils. etc… Toutefois,l’endroit de prédilection était autrefois le bar. Repaire exclusif des hommes. Malheureusement, l’excitation grandissant et l’alcool aidant, il arrivait parfois que les parties ne dégénèrent en pugilat (l’on raconte même que les bergers italiens jouaient avec le couteau planté sous la table…).

A tel point que, à la fin des années cinquante, un arrêté préfectoral fut promulgué interdisant le jeu de mourra dans les lieux publics, au motif que cette pratique était trop bruyante, qu’elle était source de bagarre, de dérangement et que certains joueurs, emportés par leur passion, brisaient parfois la table qui leur servait de support ! C’est cette décision (et l’évolution de notre société) qui mettra en veille et fera peu à peu péricliter le jeu …jusqu’à l’initiative des Mourraires des Quatre Cantouns.

Aujourd’hui, la mourra résonne encore comme du temps où Berto filait…

 

La Mourra dans la littérature

Quelques exemples :


 " Lou vin dei padre " - Francis Gag, Theatre nicois : integrale, Serre Editeur, page 226. 

Dans cette comédie en quatre actes de Francis Gag le jeu de la mourra fait une petite apparition. A l’acte II, deuxième tableau, les  » héros  » : les cinq moines capucins qui doivent transporter une barrique d’eau bénite jusqu’à Saint Pons en échange d’un tonnelet de vin hésitent sur le chemin à prendre : l’escourcha ou lou camin plan. C’est l’inspiration de Dieu qui décidera du moyen de choisir : la mourra ! Leur voyage fertile en péripéties et en tentations peut continuer…

"Fraire Bouonaventura : (totalement désorienté) Ahi ! Es ver ! E doun s’en anan ?

Fraire Gregori : E si pilhessian l’escourcha ?

Fraire Mansuet : E qu pousserà lou barrieù a la puhada ?

Fraire Gregori : A la puhada nen farà un pau trubulà, noun dieù pas, ma a la calada pi…

Fraire Mansuet : A la calada li cougourda regouolon…

Fraire Ilarioun : Aloura ? L’escourcha o lou camin plan ? (Nos quatre capucins sont bien embarrassés pour prendre une décision).

Fraire Mansuet : (Paisiblement). Asperas ! (Les yeux au ciel). Inspiras-mi, Signour ! (Un moment). Merci, Signour ! A la mourra ! Vous,

Ilarioun : l’escourcha, e ieu, lou camin plan ! Vous, Eliacin, marcas lu pounch !

Fraire Ilarioun : A ieu ! (Ils continuent). Siei ! Vuech !Touta ! Quatre ! Ren per degun ! Tres !

Fraire Eliacin : L’escourcha !"

 


" La Suisse nicoise " - V.de Cessole, F. Noetinger, 1982 p426.

Voici la description que Victor de Cessole fit de la mourra lorsqu’il la vit jouer à Tende.


"Là sont les hôtelleries, les cabarets, les cafés. De certains d’entre eux, des sortes de rugissements entrecoupés s’échappent, accompagnés de coups sourds frappés sur les tables. Je n’imagine pas qu’on se bat, qu’on s’entretue, que je vais entendre des froissements de poignards, des cris de moribonds. Je m’informe, et un habitant plein d’obligeance m’apprend que ce sont des ouvriers piémontais qui jouent à la mourre. C’est le jeu préféré du bas peuple. Il est bien ancien, on le jouait déjà du temps des Romains, mais la suite des siècles n’en a pas adouci la forme. C’est un jeu bruyant, farouche. Autour d’une table de bois, des hommes sont assis, le visage rouge, enflammé par la chaleur du vin et du jeu. Brusquement ils élèvent et laissent tomber lourdement la main ; certains doigts sont levés, d’autres sont fermés, chaque joueur devant instantanément deviner le nombre des premiers et proclamer ce nombre. Celui-là gagne qui devine le nombre de doigts que son adversaire vient de lui présenter, ou, plus exactement, de lui jeter à la face, en écrasant la table du coup de son poing à demi-fermé. Et verres et bouteilles de s’entrechoquer en un branle bruyant et furieux. Au préalable, tous ces hommes ont tiré leurs couteaux de la poche et les ont piqués tout ouverts, prêts à fonctionner, sous la table. Avis aux tricheurs."


" Les aventures du diable en pays d’azur " - Edmond Rossi, Alandis Editions, p 97.

Dans ce conte recueilli par Edmond Rossi : « A Tende : un pari diabolique » la mourra est encore une fois associée à un jeu de débauche. En voici un court extrait dans lequel elle est mentionnée :

"A Tende à l’époque où ce village de la Roya était un important centre de muletiers et aussi de contrebandiers, chaque famille possédait sa bête de somme. Poutin, un jeune homme solide et bien planté, s’amusait souvent à jurer, surtout quand le vin du Piémont lui échauffait la tête ou qu’il jouait à la mourra. Comme tout le monde, il avait son mulet, une brave bête avec une tache blanche entre les deux yeux. Le garçon avait un faible pour Jeannette, une jolie fille de Vievola, un hameau isolé qui étire ses quelques maisons le long du chemin du col de Tende. Très pieux, les parents de Jeannette ne voulaient pas recevoir chez eux un pareil blasphémateur…"


" Les aventures du diable en pays d’azur " - Edmond Rossi, Alandis Editions, p 32.

La mourra traîne comme un fardeau sa mauvaise réputation. Ainsi dans ce conte recueilli par Edmond Rossi « A L’Escarène : Le diable chez les coupeurs de bourses » elle est associée au diable. Rien que cela ! Lucifer en fait son jeu favori afin de créer le désordre dans l’auberge. Voici l’extrait en question :

"Lucifer avait rencontré en enfer bon nombre d’Escarénois venus y expier leurs forfaits. Aussi décida t-il d’aller voir de plus près. En effet étape importante et indispensable sur la route de Tende entre le col de Nice et celui de Braus, l’Escarène voyait défiler chaque jour voyageurs, pèlerins, marchands et notables de toute sorte, circulant entre Nice et Turin. Nés de cette nécessité, les services fournis sur place dépassaient souvent par leur prix les normes en usage. Aubergistes, maréchaux-ferrants, bourreliers, charrons profitaient tous de la rente de situation constituée par cette halte privilégiée, pour étriller le client. Très vite le renom de « Tailla-boursa » (coupeur de bourse) dépassa les frontières. Ils ne devaient pas l’emporter au paradis, à la grande satisfaction du Malin ! Sitôt descendu de la diligence, Lucifer s’était dirigé à l’auberge de l’écu d’or tenue par « Maistre Barelli ». Très à l’aise dans cette chaude ambiance, le diable provoqua de bruyantes parties de mourra défiant muletiers et cochers. Passionnés, les malheureux finirent par se mesurer en s’empoignant par le col. Il faut dire que le repas avait été copieux et bien arrosé. Satisfait du trouble produit, il demanda après avoir commandé une dernière tournée, à regagner sa chambre…"
 


" La Suisse nicoise ", V.de Cessole, F. Noetinger, 1982 p 74, 75.

Cessole parle t-il du jeu de la mourra quand il écrit « …l’excitation se traduit, le plus souvent, par des vociférations et de grands coups de poings sur la table » ? Assurément.


"…Entre temps, la vue de la vallée se développe, la pente du chemin devient moins accentuée et on aperçoit enfin les maisons d’Ilonse. Bien avant d’atteindre le village, des bruits de détonations me parviennent ; j’entends le roulement du tambour et les sons aigus du fifre, son compagnon obligé. J’entre dans une rue montueuse où la bravade est en mouvement. Sur le seuil de leurs portes, de vieux paysans, des paysannes en habits de fête, de petits enfants les yeux écarquillés, engoncés dans leurs vêtements de gala et n’osant plus bouger, regardent cette parade montagnarde, vieux reste, sans doute, des danses des âges héroïques. Pour exécuter la bravade à travers les rues du village, les jeunes gens exhument, chaque année, tout un vieil arsenal rouillé. Les collectionneurs pourraient y trouver encore des armes des siècles passés : tromblons, espingoles, fusils de munition, canardières etc…La bande part en cadence, sur un air bizarre, toujours le même, que rythment le tambour et le fifre, déchargeant ses armes, ne ménageant pas la poudre, que la municipalité distribue généreusement pour le jour du festin ; un bonhomme de huit à dix ans, tout étonné de son importance, marche gravement, tenant à deux mains un long pistolet de cavalerie. A l’heure de la grande messe, toute cette bruyante jeunesse pénètre dans l’église et, tambour battant, fifre sifflant, va faire l’offerta, c’est-à-dire faire ses dévotions aux reliques du saint, patron de la localité. Puis la bande sort de l’église pour reprendre, à travers le village, le cours mouvementé de ses ébats. Le chef de la troupe, l’abat comme on le nomme, y va de tout son cœur ; il bondit comme une chèvre sur les petits bancs de pierre placés à la porte des maisons, et pousse des cris stridents que répètent à l’envi ses compagnons. Je dois à la vérité de dire que ces cris sauvages, ces bonds désordonnés, sont tout à fait en harmonie avec le site, avec la nature des lieux.Tant de poudre brûlée provoque de nombreuses libations. Jeunes et vieux ne s’en privent pas. D’une manière générale, nos montagnards sont amis de la divine bouteille, de la sainte boucharde, et ne manquent pas, chaque dimanche, de lui faire leurs dévotions. Les cas d’ivrognerie ne sont pas rares, mais ils n’entraînent jamais de fâcheuses conséquences. J’ai assisté à bien des fêtes de villages dans les Alpes Maritimes ; j’ai vécu, de longues années durant, en contact avec ces populations alpestres au milieu desquelles mes fonctions et mes goûts m’amenaient ; je ne me souviens pas d’avoir assisté à une rixe occasionnée par l’ivresse. J’ajouterai, à l’honneur de ces populations de la montagne, que les gens du pays n’ont jamais recours au couteau pour vider leurs querelles. Le vin excite tout naturellement des hommes peu habitués à en boire, mais l’excitation se traduit, le plus souvent, par des vociférations et de grands coups de poing…sur la table… etc."

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